ANMT PI 76 NC, Visages du monde ouvrier

Travailleuses salariées et ménagères face à la précarité (19e-20e siècles)

2025 - Travail et pauvreté

Depuis juin 2025 et jusqu’en mai 2026, les ANMT présentent leur nouvelle exposition Vivre ou survivre. Travail et pauvreté aux 19e et 20e siècles. Le travail est-il un bouclier face à la pauvreté ? Comment les travailleurs se sont-ils organisés pour obtenir de meilleures conditions de travail, de vie, de logement ? Quels sont les différents acteurs qui ont tenté de pallier les situations de misère des travailleurs et des chômeurs ? Retrouvez chaque mois un nouveau dossier consacré à ces thématiques sur notre site Internet.

 

Sortie d’usine, vers 1930, photographe anonyme.

 

Le sort des femmes dans le monde du travail

Au sein même des classes populaires, une catégorie est touchée plus durement encore par la pauvreté, et ce de manière systémique : les femmes. Au 19e siècle, cette main-d’œuvre bon marché est massivement employée dans l’industrie, l’agriculture ou encore à domicile pour de bas salaires. Plusieurs lois cherchent à encadrer le travail des femmes, leur interdisant par exemple le travail de nuit. Ces lois peinent à être appliquées, le corps des inspecteurs du travail étant très réduit.


Au 20e siècle, l’écart entre le salaire des femmes et celui des hommes est encore important. Elles sont aussi particulièrement touchées par le chômage, car plus susceptibles d’être licenciées en cas de crise économique, et rencontrent des difficultés pour accéder à des postes qualifiés. Il faut attendre 1965 pour que les femmes mariées puissent travailler sans le consentement de leur mari, mais toujours pour des salaires moindres.

Elle n’a plus rien au logis ; elle a tout porté au Mont-de-Piété. Huit jours sans travail suffisent pour vider la maison. La veille, elle a vendu chez un fripier la dernière poignée de laine de son matelas ; le matelas s’en est allé ainsi ; maintenant, il ne reste que la toile. Elle l’a accrochée devant la fenêtre pour empêcher l’air d’entrer, car la petite tousse beaucoup. Sans le dire à son mari, elle a cherché de son côté. Mais le chômage a frappé plus rudement les femmes que les hommes.

Emile Zola, Le Chômage, nouvelle du recueil Nouveaux contes à Ninon, 1874


Dans l’industrie textile par exemple, les femmes représentent les deux tiers de la main-d’œuvre des filatures et tissages. Elles sont deux millions au début du 20e siècle.

Jeanne Leroy procède à l'encaissage des bobines au sein de la filature Canteleu, Lille, 1958.

 

Noëlle Hayet, leveuse au banc intermédiaire, alimente ses machines en bobines venant des bancs en gros, 1956.

 

La lutte pour des salaires décents et contre la vie chère
Pour obtenir de meilleures conditions de travail, ces femmes vont lutter au sein des syndicats. Les statistiques du ministère du Travail indiquent en 1920 l'existence de 239 000 ouvrières syndiquées, soit 15 % du total des travailleurs organisés.

Les accords sur les salaires obtenus par la lutte syndicale doivent être défendus. Des lettres sont parfois envoyées aux syndicats patronaux et au patronat pour dénoncer certains manquements à la loi ou aux négociations salariales, comme ici à Armentières (Nord) en 1926. Les enfants étant payés moins que les adultes, la jeunesse de ces ouvrières en fait également une main d’œuvre moins chère sur le marché du travail.

 

Lettre adressée au président du Syndicat des fabricants de toile d’Armentières pour dénoncer les pratiques salariales de certains industriels ne respectant pas les accords sur le tarif minimum, 1926.

 

Lettre adressée au président du Syndicat des fabricants de toile d’Armentières pour dénoncer les pratiques salariales de certains industriels ne respectant pas les accords sur le tarif minimum, 1926.

 

L'indemnité de vie chère dont il est question dans ces lettres est une revendication ouvrière qui date de la première guerre mondiale, due à l'élévation du coût de la vie. Elle perdure parfois après la guerre, négociée au cas par cas selon les branches d'activité. Elle prend la forme d'un sur-salaire défini selon un pourcentage du salaire officiel et est parfois calculée selon le nombre d'enfants à charge, ce qui en fait un système précurseur des allocations familiales.

 

La ménagère, cible commerciale des coopératives
Cette augmentation du coût de la vie impacte la consommation des familles. L’alimentation représente encore 60 % du budget d’une famille ouvrière en 1930. L’achat des produits alimentaires est une charge très souvent portée par les femmes, qui sont appelées « les ménagères ». Ces dernières sont alors très conscientes de la problématique de la « vie chère ». C’est pourquoi les coopératives s’adressent parfois directement à ces femmes pour vanter les bienfaits de la coopération sur le budget des ménages.

 

 Brochure éditée par la Guilde nationale des coopératrices françaises, Paris, P.U.F, 1939.

ANMT 1994 25 24, Burette (François), président de l'Union des coopérateurs de Denain et de l'arrondissement de Valenciennes, puis des Coopérateurs de Sin-le-Noble et de Denain, et président de la fédération nationale des coopératives de consommation (FNCC)

 

Le mouvement coopératif s’adresse ici aux femmes en tant que ménagères dont les taches sont nombreuses : « Vous avez à nourrir votre famille, à l’habiller, à veiller à la propreté de la maison. »

Après la première guerre mondiale, qui voit le recours massif à la main d’œuvre féminine, le taux d’activité féminin baisse. À cette époque, ne plus travailler est bien souvent vu comme un progrès pour la condition féminine. Être une « ménagère » (femme au foyer) est alors considéré comme une fierté. Mais le manque de main-d’œuvre dès 1941 change à nouveau la donne et entraine une recrudescence du travail féminin.

La communication ou propagande des coopératives s’appuie sur un message simple : tout devient cher, il faut alors se tourner vers les coopératives. Ce choix, ce sont les ménagères qui peuvent le faire.

Pourquoi, vous, femmes, ne deviendriez-vous pas instruites et averties de tout ce qui concerne la vie économique et celle de la société coopérative créée pour défendre vos intérêts ?


Dans cette brochure éditée par la Guilde nationale des coopératrices françaises en 1939 sont présentés des conseils sur l’éducation des enfants et sur les bonnes pratiques en termes d’alimentation ou encore de soins… Il est question également de la « Guilde des ménagères », créée par le mouvement coopératif pour présenter aux femmes tous les avantages de l’organisation coopérative. Le vocabulaire utilisé insiste sur la nécessaire « fidélité » que doivent les femmes à la coopérative. « La fidélité des ménagères est le premier élément de prospérité d’une société coopérative ». Il leur est demandé d’être propagandistes mais aussi forces de propositions pour le choix des produits présentés en rayons. Cette implication dans la société coopérative peut être vue comme un premier pas vers l’émancipation : « Une bonne coopératrice s’approvisionne fidèlement au magasin coopératif, mais elle se tient aussi régulièrement au courant de la marche de sa société en lisant ses avis, son bulletin ou son journal. »


Pour faire plus que lutter contre la précarité, les coopératives proposent aussi des loisirs pour les enfants et pour leurs parents : concerts, conférences, visites de musées, séances de cinéma…

 

Et surtout, sachez profiter des quelques loisirs que la vie vous laisse malgré toutes vos occupations ménagères.

 

Affiche publicitaire de la fédération nationale des coopératives de consommation [1950-1975].

 

Ménagères et travailleuses : la double vie des femmes
Les femmes qui travaillent ont une double activité :  un travail salarié et un travail au sein du foyer.


Le numéro spécial de Syndicalisme magazine paru en 1973 et consacré aux femmes dans le monde du travail souligne cette réalité. Il rappelle les différences de salaires entre hommes et femmes, dresse des statistiques sur le travail des femmes et présente un reportage de la journée typique d’une travailleuse. L’article intitulé « Travailleuse : une journée de 16 heures » rappelle qu’une femme qui travaille doit se lever tôt pour préparer les affaires de sa famille, se rendre au travail, puis le soir venu, rentrer s’occuper des enfants, des courses, du repas, de la vaisselle et des taches ménagères. Une journée longue et harassante.

 

Numéro spécial n°1467 de Syndicalisme magazine consacré aux femmes dans le monde du travail, 1973.

 

Ce rôle de « ménagère » qui cumule les tâches au sein du ménage et la fierté qui pouvait y être accolée sont progressivement remis en cause au 20e siècle, alors que les femmes sont de sont de plus en plus nombreuses à avoir une activité salariée.


Les travailleuses revendiquent leurs droits et s'affirment sur la scène professionnelle. Un salaire égal pour un travail égal, le paiement des semaines de congés de maternité, le développement de la formation professionnelle pour les jeunes filles sont autant de revendications qui apparaissent après Mai 68.

 

Tract des assemblées du personnel féminin EDF-GDF pour la préparation de l’Année internationale de la Femme en 1975,

 

Les filles des mines 
Dans le bassin minier, le travail des femmes « au fond » (de la mine) a été interdit dès 1874 et au début du 20e siècle on ne compte que peu de femmes pour le travail « au jour ».  Les possibilités d’emploi sont restreintes pour ces femmes. Après la seconde guerre mondiale, elles sont alors nombreuses à répondre à l'appel des usines textiles de la métropole Lille-Roubaix-Tourcoing qui proposent des emplois, bien qu’éloignés de leur domicile. Elles font alors chaque jour les allers-retours en bus entre le bassin minier et celui textile. La Lainière de Roubaix, par exemple, affrète jusqu’à 11 bus le matin et 11 l’après-midi. Les ouvrières embauchent à 5 heures du matin ou à 13 heures pour terminer à 13 heures ou à 21 heures et reprendre le bus qui les ramène chez elles.

 

Les filles de la route, 1984.

 

En France, en 2026, les femmes touchent en moyenne un salaire de 22 % inférieur à celui des hommes. Les inégalités de salaires se réduisent lentement. D’après les chiffres de l’Observatoire des inégalités, il faudrait encore près de 25 ans pour que la rémunération des femmes à temps complet atteigne celle des hommes. Tout employeur est pourtant tenu d'assurer, pour un même travail ou un travail de valeur égale, l'égalité de rémunération sans discrimination fondée sur le sexe. Ces inégalités salariales sont souvent liées à d’autres facteurs tels que le nombre plus important de femmes qui exercent un travail en temps partiel (un quart des femmes dans ce cas souhaiteraient travailler davantage), ou encore les difficultés que rencontrent encore les travailleuses pour obtenir des postes plus qualifiés et donc mieux rémunérés.


De plus, les modèles familiaux évoluent et les familles monoparentales représentent en 2025 plus d’un quart des familles, contre seulement 9,4 % en 1975. Ce sont majoritairement des femmes seules (plus de 80 %)  qui vivent avec leurs enfants et doivent faire face à une grande précarité : travail à temps partiel subi, responsabilités parentales et nombreuses privations.

 

 

Sources :

ANMT 2024 27 26, Pierre Devin.

ANMT 2002 4 21, Tripon Thérèse, militante syndicale et féministe

ANMT 2002 9 107, Eugene DESCAMPS dirigeant syndical

 ANMT 1989 4 220, Coopérateurs de Flandres et d'Artois (CFA) (anciennement Union des coopérateurs d'Hondschoote) 

ANMT 1994 25 24, Burette (François), président de l'Union des coopérateurs de Denain et de l'arrondissement de Valenciennes, puis des Coopérateurs de Sin-le-Noble et de Denain, et président de la fédération nationale des coopératives de consommation (FNCC)

ANMT 1994 7 264, Syndicat des fabricants de toile d'Armentières

ANMT 1989 9 484, Le Blan

ANMT PI 76 NC, visages du monde ouvrier

Bibliographie :

Emile Zola, Le Chômage, in Nouveaux contes à Ninon, 1874. Accessible en ligne.

Sitographie :

Délégation interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté, Monoparentalité et pauvreté, regards croisés, 2025. Accessible en ligne.

Ministère du travail et des solidarités, L'égalité de rémunération entre les femmes et les hommes et les obligations des employeurs. Accessible en ligne.

Observatoire des inégalités, Les inégalités de salaires entre les femmes et les hommes : état des lieux. Accessible en ligne.

 

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