Affiche de prévention contre les incendies, 1975. ANMT 2003 29 656, Association interprofessionnelle Nord de France (AINF)

« Au feu ! » : l’industrie textile face au risque d’incendie

2022 - Textiles du monde

En 2022, les Archives nationales du monde du travail rejoignent la programmation de la ville de Roubaix autour de la thématique « Textiles du monde ».
Si l’industrie textile a laissé son empreinte sur ses grandes cités françaises, elle a aussi marqué la vie de ses travailleurs et travailleuses, fait prospérer des dynasties familiales ou encore permis l’émergence de marques de vêtements restées célèbres.
Chaque mois, les ANMT vous proposent un voyage dans le temps et dans l’univers textile, pour mieux comprendre nos mondes d’aujourd’hui !

 

Affiche de prévention contre les incendies, 1975.

 

En 1866 à Roubaix, une « usine-monstre » part en cendres. En 1966 à Croix, l’entrepôt des 3 Suisses est « anéanti par le feu ». Cent ans mais à peine quelques kilomètres séparent ces deux événements. L’industrie textile serait-elle hautement inflammable ?

 

L’incendie, un « mythe fondateur » ?

Sur sa page consacrée à la filature Motte-Bossut dans l’ouvrage L’épopée textile de Roubaix-Tourcoing, l’historien Jacques Bonte note que les incendies successifs de ses bâtiments « ne découragent pas Louis Motte-Bossut ». De même, dans la courte brochure éditée à l’occasion du 150e anniversaire de l’entreprise de tissage Fremaux, on peut lire : « Un incendie détruit les locaux en 1867 mais (…) Mme Fremaux reconstruit. (…) L’affaire se développe au cours des décennies suivantes et une seconde entreprise est fondée ».
 

Première double page intérieure d’une brochure de présentation de l’entreprise de tissage Fremaux, 2005.

 

L’incendie – ou plus souvent les incendies – sont omniprésents dans la mythologie développée autour des entreprises textiles françaises. Lorsque l’établissement revient sur son histoire, il regarde la catastrophe comme une preuve de résilience. Pourtant, les incendies industriels restent des drames humains et économiques.

Brochure publicitaire pour matériel incendie, [années 1960-1970].

 

Des matières, des hommes, des risques

Le coton ou le lin sont des matières hautement inflammables. Lorsqu’elles côtoient des combustibles tels que graisses, huiles ou gaz, le résultat peut s’avérer catastrophique.

Détail d’une brochure publicitaire pour matériel incendie, [années 1960-1970].

Au début du XIXe siècle, dans la France du nord, de l’est et de l’ouest où l’industrie textile s’implante et se mécanise à marche forcée, les incendies se comptent par centaines. Si certains sont dévastateurs, la plupart n’entraînent que des dégâts modestes, mais ils n’en modèlent pas moins progressivement l’organisation du travail et l’équipement des usines.
 

Affiche de prévention contre les incendies, 1959.

Très vite, le patronat textile prend conscience que le facteur humain ne doit pas être négligé : lorsque le feu prend, on l’explique souvent par la négligence d’un ouvrier qui aurait fumé dans l’atelier, se serait endormi ou n’aurait pas respecté les consignes.

« L’usine-monstre » dévorée par les flammes

Gravure représentant un incendie de « l’usine-monstre » au XIXe siècle, 1944.

À Roubaix en 1866, un ouvrier fileur envoie par accident un amas de poussière vers un bec de gaz. La poussière prend feu puis enflamme le coton sur les machines. Une simple erreur pour des conséquences catastrophiques : la filature Motte-Bossut (que l’on surnomme « l’usine-monstre » en raison de son gigantisme) et la filature voisine sont détruites. Les dégâts s’élèvent à 2,5 millions de francs de l’époque. On compte des dizaines de blessés et un décès.

Les autorités roubaisiennes s’inquiètent vite des « 1000 ouvriers [qui] vont se trouver sans travail ». L’assurance chômage ne sera pas instaurée avant près d’un siècle, il faut donc compter sur d’autres formes de solidarités institutionnelles avec l’intervention du bureau de bienfaisance de la ville. Par ailleurs, l’Empereur en personne accorde un secours de 5000 francs aux ouvriers. De manière plus prosaïque, on espère surtout que les ouvriers trouveront du travail dans les autres usines qui ne manquent pas dans la ville.

Suite à cette catastrophe, l’usine-monstre disparait du paysage. Il n’en reste aujourd’hui qu’un pan de mur.

 

S’assurer contre le feu

Quelques dizaines de milliers de francs, jusqu’à des millions dans les cas les plus graves : les incendies peuvent couter très cher aux industriels. L’une des méthodes pour s’en prémunir est de souscrire une police d’assurance. Même si les assurances industrielles apparaissent en France dès les années 1830, beaucoup de compagnies rechignent à assurer les filatures, jugées bien trop risquées et coûteuses.

Couverture d’un rapport financier de la société d’assurance « La Clémentine », 1854.

 

Des compagnies spécialement dédiées aux usines textiles apparaissent alors dans les décennies suivantes, telle que la « Société d’assurances mutuelles mobilières et immobilières entre les propriétaires d’usines, fabricants et manufacturiers La Clémentine ». Leur spécialisation permet à ces compagnies d’imposer à leurs assurés des mesures de prévention simples, telles que l’installation de cuves d’eau, et de salarier des inspecteurs chargés de contrôler ces mesures. En 1852, un article du Journal de l’assureur et de l’assuré va jusqu’à conclure que « les filatures assurées par la Clémentine ne brûlent pas».
Les coûts de plus en plus élevés des polices d’assurance poussent les conseils d’administration des entreprises de filature ou de tissage à équiper correctement leurs usines.

Brochure publicitaire pour matériel incendie, [années 1960-1970].
Brochure publicitaire pour matériel incendie, [années 1960-1970].

 

En 1958, les cotons bruts de l’entreprise Le Blan brûlent. Cela semble servir de leçon : dès 1963, elle fait estimer la valeur d’assurance incendie de ses filatures par un cabinet spécialisé. Il estime par exemple la valeur de la filature de Tourcoing à 9 644 890 francs.

Photographie d’un incendie au sein d’une filature de l’entreprise Le Blan, 1958.
Couverture du rapport d’estimation de valeur incendie du patrimoine immobilier de l’entreprise Le Blan, 1963.

 

 « 18 », extincteurs et cigarettes éteintes : les gestes qui sauvent

En 1863, quand il fait construire une annexe à son « usine-monstre » de l’autre côté du canal de Roubaix, Louis Motte-Bossut a aussi appris de ses erreurs. Il s’inspire du modèle anglais pour commander un bâtiment dit « fire-proof » (à l’épreuve du feu) où le bois est banni : des voûtains de brique, reposant sur des poutres en fer et des colonnes en fonte.

Photographie de l'intérieur de la filature de coton Motte-Bossut où on aperçoit des éléments de l'architecture "fire-proof", sans date.

 

Après l’incendie de 1866, il peut sereinement y relocaliser son activité. L’usine connaîtra d’autres incendies, mais ces précautions architecturales expliquent qu’elle ait traversé le temps.

Coupure de presse, Nord Eclair, 1966.

 

Ce n’est que vers le milieu du XXe siècle que se développent de véritables politiques de prévention de l’incendie en entreprise : campagnes d’affichages, équipements performants et formation aux gestes qui sauvent.

Photographie d’un employé de Phildar apprenant à manipuler un extincteur, 1983-1984.
Affiche de prévention contre les incendies, 1968 et 1990.
Affiche de prévention contre les incendies, 1990.

« Ici on expédiait 20 000 colis par jour »

Photographie de l’entrepôt des 3 Suisses ravagé par un incendie, 1966.

C’est par cette affirmation aussi tragique que laconique qu’est légendée une photo de l’entrepôt des 3 Suisses à Croix (Nord) ravagé par un incendie survenu les 5 et 6 mars 1966.

Les sapeurs-pompiers venus de toute la région luttent toute la nuit contre un feu qui embrassera finalement tout le bâtiment. « Les stocks de marchandises, le matériel mais également les fichiers » sont perdus, explique l’édition du journal Nord Éclair du surlendemain.

Photographie de l’entrepôt des 3 Suisses ravagé par un incendie, 1966.


De nouveaux entrepôts plus modernes seront construits à proximité, avant que l’entreprise ne se relocalise dans la commune voisine d’Hem en 2010. L’ancien site est en cours de reconversion : https://pwa-square.com/france/la-maillerie/fr/le-projet-de-reconversion

 

Affiche de prévention contre les incendies, 1969.

 

 

Le fonds Motte-Bossut rassemble les archives des différents établissements exploités par la société depuis sa création : filature de coton à Roubaix, tissages de coton à Leers, Comines et Vadencourt, filature de laine à Roubaix, manufactures de velours à Roubaix et Amiens ainsi que ses filiales.


Délégués syndicaux chez Les Fils de Louis Mulliez (Phildar) et militants associatifs, Marie-Paule et Bernard Moreau ont fait don de leurs archives professionnelles en 2000.


L’association interprofessionnelle Nord de France (AINF) a déposé aux ANMT 932 affiches de prévention sur les risques au travail (1958-1992).


La collection des pièces isolées rassemble les documents entrés par voie extraordinaire aux ANMT. On distingue les pièces isolées sur supports papiers, iconographiques ou encore audiovisuels.


Les archives de l’entreprise de vente par correspondance « 3 Suisses » se composent quasi-exclusivement des catalogues de l’entreprise et de marques concurrentes.


Créée en 1868, la filature textile Le Blan a été liquidée en 1989. Ses archives ont été confiées aux ANMT la même année, elles documentent le fonctionnement de l’entreprise, notamment au travers d’une très riche photothèque.


Les archives des fabricants d’imperméables La Parisienne et Imperdam documentent le fonctionnement de petites entreprises de confection de vêtements de pluie, principalement par le prisme de leur comptabilité.


La collection de documentation imprimée sur les sociétés (partie 1, 2 et 3) rassemble des documents publiés par les entreprises françaises ou agissant en France entre 1850 et 1980.


La collection documentaire de Jacques Prouvost est une précieuse source d’information sur l’histoire du textile et la vie des filatures.

 

Bibliographies et ressources

BONTE Jacques, L’épopée du textile de Roubaix-Tourcoing, éditions La Voix du Nord, Lille, 2005. ANMT US31.
LABROUSSE Claude, Les incendies dans les usines et établissements industriels : moyens préventifs et d’extinction, éditions Danel, Lille, 1879.
JARRIGE François, REYNAUD Bénédicte, « Les usines en feu. L'industrialisation au risque des incendies dans le textile (France, 1830-1870) », Le Mouvement social, n°249, 2014. Consultable en ligne.
MOTTE BOSSUT Gaston, Motte-Bossut, un homme, une famille, une firme, éditions Georges Frères, Tourcoing, 1944. ANMT H3521.

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