Brochure de communication du Groupe Prouvost : page de couverture arrière, [années 1980-1990]. ANMT 1997 14 121, Peignage Amédée Prouvost

L’épopée de la laine Prouvost : de la conquête du monde au drame social

2022 - Textiles du monde

En 2022, les Archives nationales du monde du travail rejoignent la programmation de la ville de Roubaix autour de la thématique « Textiles du monde ».
Si l’industrie textile a laissé son empreinte sur ses grandes cités françaises, elle a aussi marqué la vie de ses travailleurs et travailleuses, fait prospérer des dynasties familiales ou encore permis l’émergence de marques de vêtements restées célèbres.
Chaque mois, les ANMT vous proposent un voyage dans le temps et dans l’univers textile, pour mieux comprendre nos mondes d’aujourd’hui !

 

Couverture du rapport annuel (en langue anglaise) de la Australian Wool corporation, une filiale d’import-export de laine du groupe Prouvost en Australie, 1982-1983.

 

En 1851, Amédée Prouvost et ses trois associés installent un peignage de laine à la limite entre les villes de Roubaix et Wattrelos (Nord). En 1911, Jean Prouvost, petit-fils d’Amédée, crée une filature de laine à proximité du peignage de son grand-père. Appelée La Lainière, celle-ci deviendra la plus grande filature d’Europe, employant jusqu’à 7 200 personnes. Enfin, la Première Guerre mondiale n’est pas encore terminée qu’est créée à Paris une société de négoce Prouvost et Lefebvre. Elle sera rapatriée à Roubaix dès 1919. Peignage, filature et négoce : trois entreprises qui constitueront le socle d’un empire familial tentaculaire.

Inauguration d’une usine à Blidah (Algérie) par les dirigeants du groupe Prouvost, 1951.

 

Surfant sur la vague florissante de l’industrie textile lors de la première moitié du XXe siècle, le groupe Prouvost va multiplier les innovations et partir à la conquête du monde tout en développant une communication extrêmement maîtrisée autour de l’entreprise. La crise du textile dans les années 1970 viendra mettre fin à cette belle ascension même si La Lanière poursuivra ses activités jusqu’en 2000.

 

Du mouton au … Pingouin

On désigne par « laine » les poils du mouton ou plus rarement d’autres animaux tels que le lama, la chèvre ou le chameau.

Affiche « Le mouton, la laine et l’homme », sans date.

 

Une fois la laine tondue et avant de pouvoir servir à la confection de vêtements, chapeaux ou autres couvertures, la fibre doit subir des transformations, en particulier le lavage et le peignage.

Deux peigneuses au travail : photographie, [années 1960].

 

La laine ainsi obtenue peut être tissée, retordée, cardée et bien évidemment teintée.

Affiche présentant « Les transformations de la laine » avec des échantillons, sans date.

 

Dès ses débuts, le groupe Prouvost se positionne dans les opérations de transformation industrielle de la laine avec la construction ou le rachat d’usines de peignage et de tissage à Roubaix-Tourcoing et alentours. Puis en 1923, en pleine période de reconstruction après les ravages de la Première Guerre mondiale, le groupe lance Pingouin, sa marque de laine à tricoter. C’est une véritable innovation : les pelotes de laine teintées sont commercialisées grâce à des cellules commerciales qui se développent partout dans le monde.

Installation d’une cellule commerciale Pingouin en Colombie : support de communication, 1972.

 

L’anecdote veut qu’un ingénieur ait eu l’idée de nommer ainsi la marque car son fils lisait une bande dessinée ayant pour héros un petit pingouin. Le succès est immédiat : la marque se positionne sur un secteur porteur, celui des ménagères peu fortunées qui tricotent elles-mêmes les vêtements de la famille. Rachetée par Phildar en 1995, la marque existe toujours : https://www.pingouin.fr/

Présentoir de laines Pingouin dans une cellule commerciale non-identifiée : photographie, 1973.

 

Un empire mondialisé

Avril 1924, un photographe inconnu immortalise un champ, une voie ferrée et une minuscule maisonnette dans l’État de Rhode Island aux États-Unis d’Amérique.

Construction du Peignage Branch River Wool Combing à Woonsocket (États-Unis) : photographie du terrain d’origine, 1924.
Construction du Peignage Branch River Wool Combing à Woonsocket (États-Unis) : photographie du terrain d’origine, 1924.

C’est là que, dans quelques jours, vont être coulées les premières fournées de béton pour créer les fondations d’un peignage. En effet, les Prouvost s’installent aux États-Unis avec le peignage Branch River Wool Combing qu’ils font construire. En quelques mois, la gigantesque usine de plusieurs étages sort de terre : sa construction est suivie étape par étape.

Construction du Peignage Branch River Wool Combing à Woonsocket (États-Unis) : photographie, 1924.

Dès le mois de novembre, la laine brute fait son entrée dans le peignage tout neuf et les premiers trieurs américains sont à l’œuvre.

Peignage Branch River Wool Combing à Woonsocket (États-Unis) : photographie des trieurs au travail, 1924.

 

C’est le premier exemple documenté par les archives d’une incursion du groupe à l’international mais les Prouvost ne s’arrêtent pas là. Tandis qu’ils installent des magasins Pingouin partout dans le monde, ils construisent des usines en Algérie, en Tunisie, en Espagne, au Brésil, en Afrique du Sud ou encore en Colombie et implantent des sociétés de négoce en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Italie, en Angleterre et en Allemagne pour être au plus près de la matière première.

Implantation d’un magasin Pingouin à Alep (Syrie) : plan de coupe, 1972.

 

Brochure de communication du Groupe Prouvost : double page présentant des vues aériennes des usines du groupe en Afrique du Sud, Espagne, Australie et Brésil, [années 1980-1990].

 

Une communication soignée, avant le déclin

En 1957, la reine d’Angleterre en voyage officiel en France visite l’imposante usine de La Lainière à Roubaix. Abondamment filmée et photographiée, cette visite bénéficie d’une couverture médiatique importante pour l’époque.

Dirigeants et employés de La Lainière reçoivent fastueusement la reine d’Angleterre : photographie, 1957.

 

Ainsi l’hebdomadaire Paris-Match lui consacre-t-il un numéro spécial complet sous forme d’album souvenir. En réalité ce magazine, tout comme d’autres titres tels que Marie-Claire, la version française de Cosmopolitain ou encore Télé 7 Jours appartiennent aux Prouvost eux-mêmes. Durant les années 1960, les Prouvost détiendront le plus grand groupe de presse en France.

Couverture du numéro spécial de Paris Match documentant la visite de la reine d’Angleterre à La Lainière, 1957.

 

Moins célèbre, la visite de Nikita Khrouchtchev en 1960 confirme la volonté du groupe de peser dans les enjeux politiques de l’époque, à l’Est comme à l’Ouest.

Visite du premier secrétaire du comité central du parti communiste de l’Union soviétique Nikita Khrouchtchev à La Lainière : photographie de Khrouchtchev observant des portraits de famille des Prouvost, 1960.

 

À la même époque, La Lainière se dote d’un parrain peu banal : le groupe de rock français Les Chaussettes noires dans lequel le chanteur Eddy Mitchell fait ses débuts. La Lainière signe en effet un accord de parrainage avec le producteur Eddie Barclay pour que Les Cinq Rocks renommés pour l’occasion « Les Chaussettes noires » fasse la promotion de Stemm : une marque de chaussettes en laine que vient de lancer le groupe Prouvost. Les cinq musiciens reçoivent d’ailleurs une boîte de dix paires chacun…

Atelier de tricotage des chaussettes Stemm : photographie, [année 1960].

 

Ces opérations de communication montrent la modernité de ce groupe d’industriels nordistes que rien ne semble pouvoir arrêter. Pourtant, comme l’ensemble du secteur textile, le groupe est frappé par la crise qui débute en 1973. Dès 1977, La Lainière opère ses premiers licenciements. En 1997, un reportage de France 3 documente la souffrance des employés de La Lainière suite à un premier dépôt de bilan en 1996 :  https://fresques.ina.fr/mel/fiche-media/Lillem00022/la-lainiere-etat-des-lieux-un-an-apres-le-depot-de-bilan.html

 

Après un second dépôt de bilan en 1999, la liquidation de l’entreprise est définitivement prononcée et La Lainière ferme ses portes en janvier 2000. Il ne lui restait que 223 employés. Cette ultime fermeture clôt un long cycle de divisions et rachats au sein du Groupe Prouvost, aboutissant à sa disparition quasi complète. La spectaculaire réussite industrielle et familiale finit donc en drame social.

Brochure de communication du Groupe Prouvost : page de couverture arrière, [années 1980-1990].

 

 

Les archives du Peignage Amédée Prouvost, de la Lainière et plus généralement du Groupe Prouvost ont fait l’objet de dépôt successifs en 1997, 1999, 2000 et 2003 aux Archives nationales du monde du travail. En 2008, l’administrateur judiciaire du groupe Prouvost a fait don de ces archives à l’État. D’un volume de 240 ml, le fonds documente les activités du groupe Prouvost de la création du peignage Amédée Prouvost jusqu’à la liquidation de la Lainière en 2000.

Les archives de Jacques Bonte (historien de l’industrie textile) se composent de sa documentation scientifique et technique ainsi que d'archives orales : cassettes audio, notes dactylographiées, publications.

 

Bibliographie indicative :

Peignage Amédée Prouvost & Cie 1851-1951, brochure éditée à l’occasion du centenaire du peignage (1951) – ANMT H 577
Cinquante années de travail : Peignage Amédée, Prouvost Filatures Prouvost « La Lainière », Prouvost et Lefebvre, Jubilé d’activité de Messieurs Albert Prouvost Jean Prouvost 1905-1955 – ANMT H 3998
La Lainière de Roubaix, Filatures Prouvost & Cie fête son cinquantenaire 1912-1962, brochure éditée à l’occasion du cinquantenaire de La Lainière – ANMT 1997 14 647
Peignage Amédée, brochure de communication du groupe (date inconnue) – ANMT 1997 14 121

BENOIT-CATTIN Renaud & RAMETTE Jean-Marc (dir.), Roubaix – Tourcoing et les villes lainières d’Europe, Presses universitaire du Septentrion, 2005.
BONTE Jacques, Patrons textiles : un siècle de conduite des entreprises textiles à Roubaix-Tourcoing 1900-2000, éditions La Voix du Nord, 2002.
BURLET Jean-Étienne, La laine et l’industrie lainière, « Que sais-je ? », Presses universitaires de France, 1972 – ANMT H 3559.
MINOVEZ Jean-Michel, « Industrialisation et désindustrialisation dans l’industrie lainière française entre 1974 et 1984 » in LAMARD Pierre & STOSKOPF Nicolas (dir.), 1974-1984, Une décennie de désindustrialisation, éditions Picard, 2009.

« Comprendre l’aventure textile Lille – Roubaix – Tourcoing », site internet de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et du musée La Manufacture. Consultable en ligne.

 

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