

« Travailleuses, défendez-vous ! » : le combat militant contre la précarisation du travail féminin durant la crise économique des années 1930
2025 - Travail et pauvreté
Depuis juin 2025 et jusqu’au 7 juin 2026, les ANMT présentent leur nouvelle exposition Vivre ou survivre. Travail et pauvreté aux 19e et 20e siècles. Le travail est-il un bouclier face à la pauvreté ? Comment les travailleurs se sont-ils organisés pour obtenir de meilleures conditions de travail, de vie, de logement ? Quels sont les différents acteurs qui ont tenté de pallier les situations de misère des travailleurs et des chômeurs ? Retrouvez chaque mois un nouveau dossier consacré à ces thématiques sur notre site Internet.
Le dossier du mois d'avril 2026 est proposé par Marie Videbien, doctorante en histoire contemporaine à l'Université d'Angers (laboratoire Temos). Les documents présentés sont issus de plusieurs sources (BNF, Bibliothèque historique de la Ville de Paris) et viennent compléter, grâce au travail de l'universitaire, le propos de l'exposition Vivre ou Survivre sur la lutte contre la précarité des travailleuses.
Une offensive étatique contre l’emploi féminin
Au début du 20e, la main-d’œuvre féminine représente un tiers de la population active. La féminisation du secteur tertiaire amorcée à la fin du 19e augmente drastiquement durant l’entre-deux-guerres. En 1921, les femmes représentent près de la moitié des employés des services postaux.
Toutefois, la crise économique des années trente freine cette avancée et les femmes sont les premières à être sacrifiées. Les ouvrières d’usine connaissent des conditions de travail dégradées et des baisses de salaire, tandis que dans l’administration des Postes, télégraphes et téléphones (PTT), près de 90 % des postes supprimés correspondent à des emplois féminins. Plus touchées par le chômage que les hommes et majoritairement exclues des systèmes de secours, les travailleuses se retrouvent dans un total dénuement, qui est aggravé par leur incapacité juridique.
En effet, les droits économiques et sociaux des femmes, et particulièrement des femmes mariées, sont niés par le pouvoir législatif. Il faut attendre, par exemple, la réforme des régimes matrimoniaux en 1965 pour qu’une épouse puisse ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son mari. Par ailleurs, si dès 1907 une loi accorde aux femmes mariées la libre disposition de leur salaire, l’application de celle-ci reste limitée en pratique.
Après plus de treize ans de débats parlementaires, la loi du 13 juillet 1907 reconnaît aux femmes mariées la libre disposition de leur salaire. En reconnaissant l’autonomie individuelle et économique des femmes mariées, cette loi amorce les prémices d’un processus égalitaire au sein des discours législatifs. Toutefois, ce droit demeure partiel, car si la législation admet désormais que la femme dispose librement de son salaire, l’article 2 prévoit « qu’en cas d’abus par la femme des pouvoirs qui lui sont conférés », le mari qui a toujours la jouissance des biens maritaux peut s’opposer à cette liberté. Cette loi est peu appliquée dans la pratique et notamment durant la crise économique.
Cette précarité sociale et financière est accentuée par la prise de position de personnalités politiques qui, en vertu d’un retour à l’ordre social, dénigrent publiquement le travail féminin. En 1931, l’universitaire et suffragiste Charles Richet publie un article dans le journal conservateur Le Matin, dans lequel il exhorte les femmes à regagner leurs foyers au nom de la protection du travail masculin.
L’universitaire Charles Richet publie un article en novembre 1931 contre le travail féminin dans le journal Le Matin. Il s’agit d’un quotidien tiré alors à près de 300 000 exemplaires, antiparlementaire et qui se rapproche des idéaux d’extrême droite durant l’entre-deux-guerres. Dans ce quotidien, Charles Richet affirme notamment : « On dira supprimer, ou même diminuer le travail des femmes, c’est enlever aux femmes leur gagne-pain. Mais non ! Nous ne leur enlevons rien qu’en apparence, car l’homme aura plus facilement du travail et un salaire plus élevé. Or c’est à l’homme qu’il appartient – de par sa santé moins fragile et sa robustesse supérieure – de faire vivre sa femme. »
Cette publication donne le coup d’envoi d’une campagne publique contre le travail des femmes. En 1935, Paul Jacquier, alors ministre du Travail, déclare à la Chambre des députés que la place de la mère de famille est au foyer et non à l’usine. Ces propos se concrétisent, sous le gouvernement Laval, par le biais de décrets-lois qui fragilisent le salariat féminin en imposant par exemple des quotas afin de limiter le nombre d’employées dans les administrations publiques.
Ces attaques répétées de la part des instances gouvernementales envers l’emploi des femmes engendrent une mobilisation massive de la part de différents acteurs sociaux tels que les associations féministes et des syndicats. Bien ancrées dans le paysage politique français durant l’entre-deux-guerres, les organisations féministes telles que la Ligue française pour le droit des femmes (LFDF) ou l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF) organisent dès 1932 des meetings où des travailleuses syndicalistes confrontent publiquement les adversaires du travail féminin. À la fois témoins et victimes de cette crise économique, ces syndicalistes et féministes doivent lutter quotidiennement contre la pauvreté, à l’instar de la cégétiste Jeanne Bouvier, figure majeure de cette campagne en faveur du travail féminin.
Des militantes précarisées : le cas de Jeanne Bouvier
Née en 1865 au sein d’une famille prolétarienne, Jeanne Bouvier est un parangon du féminisme syndical au début du 20e : membre pendant 27 ans du Syndicat de la chemiserie-lingerie puis de la commission administrative de la CGT, cette couturière préoccupée par les questions sociales intègre de nombreux comités d’études syndicaux et ministériels. En 1919, Jeanne Bouvier est déléguée à la première conférence internationale du travail se déroulant à Washington aux côtés du secrétaire général de la CGT Léon Jouhaux ; la même année, elle est nommée conseillère technique au premier Congrès international des travailleuses. Fervente féministe, elle s’engage en parallèle auprès d’associations suffragistes comme l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF), afin d’obtenir l’émancipation politique des femmes.
Jeanne Bouvier, à gauche, en compagnie de la délégation japonaise, lors du Congrès international des travailleuses en 1919.
Durant la crise économique, dans le cadre de ses fonctions non rémunérées, Jeanne Bouvier subit la misère sociale, souvent liée à la restriction des droits des ouvrières. Confrontée directement à la précarité, sans emploi stable et ne percevant qu’une faible retraite, l’ouvrière est contrainte de faire appel à des allocations sociales afin de survivre. Participant à de nombreux meetings féministes en faveur de l’activité professionnelle des femmes, cette couturière bénéficie alors d’un capital social qui lui aurait été difficile d’acquérir autrement.
Malgré sa notoriété en tant que militante et le fait d’avoir cotisé pendant plus de vingt ans, Jeanne Bouvier n’obtient qu’une faible rente, l’obligeant à demander des allocations sociales à la Caisse des dépôts et consignations.
Défendre les travailleuses : l’exemple de la Ligue Féministe de la Région du Nord
Cette défense du travail féminin est également perceptible à l’échelle régionale, comme l’atteste la Ligue Féministe de la Région du Nord. Créée en 1931, cette association laïque, pacifiste et féministe se mobilise pour l’obtention de droits politiques par les femmes par l’intermédiaire notamment de son journal Le Nord féministe.
Le Nord féministe est l’organe trimestriel de la Ligue Féministe de la Région du Nord. La présidente de la LFRN Andrée Waringhien, qui gère ce journal d’obédience socialiste publié entre octobre 1931 et mai 1937, estime qu’il constitue « non pas seulement un bulletin relatant la vie du groupe mais aussi un organe d’information féministe et de propagande ». À ce titre, il informe des activités de la LFRN ainsi que des actualités nationales et internationales concernant les questions d’émancipation féminine. L’existence de ce journal est facilitée par le fait que certains membres du comité de la ligue travaillent dans le milieu journalistique à l’instar de Mlle Dudoignon, chroniqueuse pour des périodiques régionaux comme L’Avenir de Valenciennes, qui diffuse la nouvelle de la création de la ligue auprès de la presse locale.
Parmi ses membres, on dénombre des figures du syndicalisme local comme Rachel Lempreur du Syndicat des instituteurs de la CGT ou encore Mlle Héraud, membre actif du Syndicat des dames employées des PTT lillois. Issues de milieux intellectuels, nombre de ces ligueuses se trouvent en relation avec des politiciens, à l’instar de sa présidente Andrée Waringhien professeure de lycée, mariée au cégétiste et conseiller lillois Gaston Waringhien. Par ailleurs, elles-mêmes sont très actives au sein d’organisations politiques tel que le groupe des femmes socialistes. Ce plurimilitantisme a sans doute favorisé l’intégration de la ligue au sein du tissu politico-associatif lillois. Trois mois après sa création, la LFRN comptabilise plus de 500 membres et s’implante dans plusieurs communes, dont Roubaix (Figure 6). Durant les années trente, le Nord est particulièrement touché par le chômage, notamment dans le secteur du textile. Le nombre de chômeurs et de chômeuses dans l’agglomération Lille-Tourcoing-Roubaix fut multiplié par 10 entre 1931 et 1935. Face à ce désastre social, ces suffragistes font de la défense du travail féminin leur priorité.
Durant les années trente, Roubaix alors centre de l’industrie textile est fortement impactée par la récession économique. Théâtre d’importants mouvements de grève, cette « ville-usine » marquée par une sensibilité gauchiste devient un terrain privilégié pour les actions de la LFRN qui semble s’y implanter dès sa création fin 1931.
Par l’intermédiaire de leur journal, les membres de la LFRN dénoncent les initiatives régionales portant atteinte au travail féminin, un sujet peu abordé par la presse locale.
En 1934, alors que le gouvernement Laval adopte des décrets-lois visant à restreindre l’activité professionnelle des femmes, les ligueuses rapportent dans leur organe la tentative de conseillers municipaux « d’une importante ville du nord » d’interdire aux femmes les concours de recrutement d’employés de mairie.
En parallèle, entre 1931 et 1937, l’association organise près d’une dizaine de meetings publics relatifs à la liberté salariale des femmes avec l’appui de personnalités politiques et syndicales.
En réaction notamment au vœu du Conseil général du Nord visant à réglementer le travail féminin dans les activités administratives, industrielles et commerciales, la ligue invite l’avocate et socialiste Maria Vérone, présidente de la Ligue française pour le droit des femmes, l’une des plus anciennes associations féministes de France, pour s’exprimer à propos des droits économiques des femmes.
En raison de ses connexions et de son activisme, la ligue entretient une relation étroite avec la CGT qui se montre alors farouchement opposée à toute limitation du travail féminin. Séduite par la ligne de conduite de la ligue qui invite de nombreux cégétistes à prendre la parole sur la question du travail féminin, la CGT du Nord devient une véritable alliée pour la LFRN et l’aide à acquérir, par le biais notamment de différentes collaborations, une visibilité certaine au sein de la scène militante régionale
Lors d’un meeting pour le désarmement organisé par la CGT, Mme Waringhien en tant présidente de LFRN est invitée à prendre la parole à ce sujet. Dans l’arrondissement lillois, la collaboration entre les deux mouvements militants dépasse donc le cadre de la question économique et s’inscrit plus largement dans d’autres champs militants tels que le pacifisme, un sujet très présent au sein des organismes syndicaux et féministes de l’époque.
Forte de ce soutien, l’association féministe prendra l’initiative d’actions solidaires telles que l’organisation de quêtes afin d’aider les syndicats féminins de la Bourse du travail de Lille. Par ailleurs, en relayant les demandes d’emploi ou d’assistance, Le Nord féministe devient ponctuellement un espace d’expression et d’entraide au profit de la population locale.
L’organe de la LFRN sert également de support ponctuel de communication pour les personnes cherchant à recevoir de l’assistance.
Le cas de la LFRN met en lumière la façon dont la défense du travail féminin a favorisé une convergence des luttes entre les mouvements féministes et syndicaux dans le Nord durant l’entre-deux-guerres. Dans cette région fortement industrialisée, cette question a en effet catalysé un fort dynamisme militant engendrant de vastes campagnes publiques et a permis en outre de développer un lien social entre différents organismes militants.
Marie Videbien
Doctorante en histoire contemporaine
Laboratoire Temos
Université d'Angers
Sources :
Bibliographie :
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