Affiche pour le travail en Allemagne (la relève) : photographie, sans date ANMT 2002 26 58, Pièces isolées sur support papier

Les sources sur le Service du travail obligatoire (STO) aux Archives nationales du monde du travail

2023 - Travailler en temps de guerre

Notre thématique de l’année 2023 sera celle de la grande exposition « Travailler en temps de guerre » présentée du 26 mai 2023 au 4 mai 2024 aux Archives nationales du monde du travail.
Comment les conflits armés changent-ils les modes d’organisation du travail ? Quels sont les impacts sur les vies, les corps et les esprits des travailleurs ? Tout au long de l’année, nos dossiers ou documents du mois prolongeront l’exposition en interrogeant les liens entre guerre et travail.

 

Affiche pour le travail en Allemagne (la relève) : photographie, sans date.

 

Le Service du travail obligatoire (STO)

Durant les guerres mondiales, une partie de la main-d’œuvre française est contrainte au travail du fait de l’Occupation allemande.

Durant la Grande Guerre, le Nord et l’Est de la France sont occupés dès 1914. La population y est incitée à travailler sur la base du volontariat pour soutenir l’effort de guerre allemand. En 1916, les ouvriers au chômage sont réquisitionnés mais beaucoup résistent : les « Brassards Rouges » sont envoyés dans des camps de travail. A Pâques 1916, 10 000 personnes âgées de 17 à 30 ans sont raflées à Lille, aux trois quarts des femmes et des jeunes filles, et envoyées travailler à l’arrière du front en zone occupée.

Durant la seconde guerre mondiale, suite à l’échec de la propagande allemande pour attirer des travailleurs français volontaires en Allemagne en 1941, un exil forcé de main-d’œuvre est organisé par l’État français par une série de lois promulguées en 1942-1943 : la loi du 4 septembre 1942 permet de réquisitionner des travailleurs dans les entreprises ; la loi du 16 février 1943 institue le Service du travail obligatoire (STO), qui contraint les hommes à partir pour 2 ans. Plus de 600 000 Français ont ainsi été réquisitionnés de force, en dépit du nombre grandissant de réfractaires : 100 000 ne sont pas revenus d’une permission, 19 000 se sont évadés, environ 30 000 sont décédés pendant leur réquisition.

Initialement, les autorités définissent des cas d’exemption et de sursis au départ en Allemagne, par catégorie de citoyens, de situations familiales ou professionnelles (certains sont exemptés de STO ou leur départ est différé, du fait de leur catégorie). Les exemptés sont : les Alsaciens-Lorrains, les originaires d’Algérie et des colonies françaises, les prisonniers de guerre, les anciens combattants de la Légion des volontaires française, les jeunes gens ayant effectué plus de deux chantiers militaires ou deux chantiers de jeunesse, les Juifs, les soutiens de famille, les agriculteurs, les forestiers. Les individus en sursis de départ sont : les étudiants, les conducteurs de tracteurs de la navigation intérieure sur voie navigable, les mineurs du fond des mines de combustible, les personnels techniques et ouvriers spécialisés de recherche de production d’hydrocarbures, les militaires démobilisés de l’armée d’Armistice, les services publics, les exploitants frigorifiques, les personnels spécialistes déclarés indispensables des industries françaises .

L’organisation Todt, formation militaire allemande de génie civil, réalise des opérations de construction sur les territoires occupés dès 1940 : usines d’armement et fortifications du « mur de l’Atlantique ». La création du STO lui permet de renforcer sa main-d’œuvre, constituée principalement de travailleurs étrangers et de volontaires.

 

La réquisition dans le bassin minier

« Appel de volontaires pour les mines de charbon », affiche de la Chambre des houillères du Nord et du Pas-de-Calais mentionnant que l’emploi dans les houillères exempte du STO en Allemagne, 1943.

 

Le prélèvement de main-d’œuvre est limité dans les industries considérées comme prioritaires : c’est le cas des mines de charbon. Elles bénéficient d’ouvriers affectés au STO et exemptés de départ en Allemagne. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, les réfractaires s’y font embaucher pour échapper à leur ordre de convocation hors de la région.

Lettre du directeur des mines de Marles au directeur du Service d’approvisionnement des houillères (SAH) concernant l’hébergement de jeunes gens soumis au STO, 15 avril 1943.

Au printemps 1943, le bassin minier doit accueillir 8 000 hommes pour travailler au fond des mines. Les compagnies doivent organiser leur accueil et améliorer leurs conditions de vie. Les archives des compagnies nous montrent quels moyens sont déployés à partir des ressources disponibles (logements, mobiliers, nourriture), mais aussi du souci apporté au moral de ces requis souvent jeunes, qui n’ont pour la plupart aucune expérience du travail au fond des mines.

Lettre de la Chambre des houillères du Nord et du Pas-de-Calais au directeur des mines de Marles au sujet de « l’embauchage des jeunes gens des classes 1940, 1941 et 1942 », 17 avril 1943.
Lettre adressée aux requis du STO par le service du personnel des mines de Marles, 18 août 1943. Réponse de Jean Delplanque au service du personnel des mines de Marles, 25 août 1943.

 

Les Archives nationales du monde du travail conservent plusieurs fonds d’archives des compagnies minières du nord de la France, où l’on trouve de nombreux documents témoignant de la prise en charge, par la direction de la compagnie, de l’organisation du départ de la main-d’œuvre puis de l’arrivée de requis du Service du travail obligatoire, notamment dans les fonds du Comité central des houillères de France (40 AS), de la Compagnie des mines de Béthune (1994 26), de la Compagnie des Mines de Marles (1994 48) et de la Compagnie des mines de Courrières (1994 56).

Instructions pour la main-d’œuvre embauchée en Allemagne, 1943.

 

Les « élèves-ingénieurs du STO »

Les « élèves-ingénieurs du STO » sont une catégorie particulière de requis du Service du travail obligatoire. Ils bénéficient, en tant qu’étudiants, d’un sursis de départ jusqu’en 1943. Du fait de la réquisition des classes des jeunes hommes nés en 1920, 1921 et 1922 en particulier (qui ont pour certains à peine plus de 20 ans à l’époque), le Service du travail obligatoire réalisé dans certaines industries est pris en compte comme un « stage » pour les élèves ingénieurs des mines, et intégré dans leur parcours d’études.

Note interne de la Compagnie des mines de Courrières sur les élèves-ingénieurs du STO, 24 mai 1943.

Certains étudiants sont envoyés dans les industries prioritaires, telles que la SNCF et les houillères. Les mines de Courrières dans le Nord par exemple, emploient des élèves de grandes écoles, d’écoles secondaires et des facultés, avec différentes gratifications.

Lettre d’engagement au titre du STO de Léo Gros, élève ingénieur, par la Compagnie des mines de Courrières, 5 juin 1943

 

L’École centrale des arts et manufactures de Paris tente en vain d’organiser leur retour à l’école ou leur transfert dans un autre secteur près de Paris pour leur permettre de revenir en classe et de terminer leur formation . Les correspondances de la direction ainsi que les témoignages des « stagiaires » du STO montrent le désarroi des étudiants, et les tentatives du directeur d’y remédier en sollicitant du Gouvernement leur mutation à la SNCF, demande restée finalement sans suite.

Les « fonctionnaires réfractaires » qui inciteraient les jeunes soumis au STO à se soustraire à leurs obligations d’engagement sont menacés de mesures sévères par le ministère d’État à l’Éducation. Les élèves réfractaires sont d’ailleurs condamnés à l’exclusion de leur école par un décret du 15 juin 1943 . Les autres catégories d’élèves sont réparties par domaine d’activité et d’industrie (formation militaire, services publics, production industrielle, transports, agriculture, médecine…).

Rapport de stage au Service du travail obligatoire (STO) effectué en 1943 aux ateliers SNCF d’Oullins (Rhône), 1943, de Jean Chassignolle, élève de l’École centrale des arts et manufactures de Paris.

 

L’organisation de la réquisition du STO des employés d’une entreprise du secteur bancaire

En 1942, les autorités allemandes consentent initialement à exempter les employés des établissements bancaires, avant de revenir sur leur décision ; elles imposent alors des conditions de réquisition spéciales en considérant le « rôle essentiel » des établissements bancaires dans l’économie de guerre . Au printemps 1944, les autorités allemandes exigent des banques, bourses et caisses d’épargne de fournir un contingent fixé à 4 000 hommes sur l’ensemble du territoire français, alors que l’effectif total masculin de ces entreprises est de 50 000 hommes. Le prélèvement de main-d’œuvre ne doit en effet pas porter sur le personnel féminin, mais la main-d’œuvre féminine devient « mutable » en France, vraisemblablement pour remplacer les requis hommes partis pour l’Allemagne, dans certains secteurs.

Néanmoins ces mesures sont progressivement révisées, probablement du fait du déficit de réquisition : les réfractaires, qui refusent de partir pour le STO, ne se présentent pas aux convocations de départ. Dans les industries initialement définies comme prioritaires, les autorités vont autoriser la réquisition des employés non affectés à des activités prioritaires (ceux des services administratifs par exemple) ou bien pouvant être « remplacés par des femmes » : c’est le cas dans certaines entreprises de l’industrie textile.

Par un décret de mars 1943, les employeurs sont soumis à l’obligation de fournir des certificats et fiches individuelles de travail aux employés et de tenir à jour des bordereaux nominatifs et numériques de recensement des requis . Ces mesures ont pour objectif de contrôler les embauches et de suivre les réquisitions, mais aussi d’identifier les réfractaires au STO qui ne se présentent pas à leur réquisition. En outre, sans certificat de travail, les réfractaires ne peuvent se faire embaucher nulle part. Ces dispositions devaient aussi permettre aux entreprises prioritaires françaises d’augmenter leur activité et de remettre la population au travail.

 

Concurrence mémorielle et réparations

Après la Libération, une forme de réparation financière est apportée aux réfractaires du STO, qui, du fait de leur situation, ont été privés du bénéfice des allocations familiales. Les rappels d’allocations sont prélevés sur un fonds alimenté par les services et entreprises allemandes, et versées par le Comité central des allocations familiales . Cette mesure bénéficie aux catégories suivantes :

  • les personnes qui ont fait l’objet d’un ordre de réquisition ou de mutation en vue d’un travail obligatoire en Allemagne ou en France et qui se sont soustrait à la contrainte en arrêtant leur activité qui leur donnait droit aux allocations ou à un salaire unique (donc les réfractaires),
  • les travailleurs qui, partis en Allemagne pour un travail obligatoire, sont restés en France à la faveur d’une permission (donc ceux qui ne sont pas retournés travailler en Allemagne après être revenus en France pour un congé),
  • et les travailleurs qui ont quitté leur travail à partir du 6 juin 1944 pour rejoindre les Forces françaises de l’intérieur et participer à la libération du territoire (requis du STO qui se sont engagés dans les FFI).

 

Dans la région du Nord, les employeurs n’ayant pas déclaré les réfractaires ayant travaillé pour eux durant l’Occupation, notamment dans les activités agricoles, sont priés de les déclarer, tout comme les réfractaires qui ont vécu sans travailler . Cette mesure est l’œuvre d’Alexandre Parodi, ministre du Travail et de la sécurité sociale de septembre 1944 à octobre 1945, ancien compagnon de la Libération, ministre du Travail révoqué de ses fonctions par le régime de Vichy.
Les requis du STO ont été étudiés relativement récemment par rapport aux autres victimes de la seconde guerre mondiale. La dénomination officielle de « déportés du travail » ne leur sera pas accordée à la Libération en raison des conditions de départ pouvant être différentes : volontaire ? dans le cadre de la relève ? requis ? La « concurrence » mémorielle des autres victimes civiles déportées n’a pas simplifié les actions de revendications par la suite. Il faudra attendre un décret du 16 octobre 2008 pour obtenir une reconnaissance officielle, celle de « victimes du travail forcé en Allemagne nazie ».

 

« Mémoires du STO »

L’exposition « Travailler en temps de guerre 14-18 / 39-45 » nous rappelle l’intérêt de préserver et valoriser les histoires familiales, bien souvent tues, des milliers de requis du STO. Le « mur des travailleurs et des travailleuses en temps de guerre » est un dispositif contributif où le public est invité à raconter l’histoire d’un ancêtre ou d’un proche qui a travaillé en temps de guerre. Pour réveiller les mémoires du STO, nous vous invitons à réaliser la fiche-portrait d’un parent ayant connu le STO, qui trouvera sa place dans l’exposition. Ces témoignages permettront de documenter l’histoire de ces travailleurs forcés, victimes oubliées de la seconde guerre mondiale, concurrencés sur le plan mémoriel par d’autres victimes.

Carte d'identité de M. Verstaevel, ouvrier spécialisé envoyé en Allemagne dans le cadre du STO et affecté à l'usine Siemens-Schuckertwerke de Nuremberg, 1943

Retrouvez dès à présent les fiches-portraits de différents requis du STO, notamment celle de Jean Vernier, tourneur-outilleur de l’usine Peugeot qui a emporté avec lui une valise en bois témoignant d’une réquisition bien singulière, ou encore de monsieur Verstaevel dont l’ausweis a été confié aux Archives nationales du monde du travail en mars 2020.

Valise de Jean Vernier, employé de l’usine Peugeot de Sochaux, gravée du nom des villes dans lesquelles il est passé lors de sa réquisition pour le STO, 1943. Photo de Jean Vernier à Troisdorf, avril 1943.

 

Sources :

Archives nationales (France) : Archives de l'École centrale des arts et manufacture de Paris (1820-2016) - 20170270 / 10.

Archives nationales du monde du travail : Compagnie des mines de Marles, relations avec la Chambre des houillères du Nord et du Pas-de-Calais pour l'organisation du STO - ANMT 1994 48 9

Archives nationales du monde du travail : Archives du Crédit foncier de France durant la seconde guerre mondiale - ANMT 2001 26 898.

Archives nationales du monde du travail : Consortium de l'industrie textile de Roubaix-Tourcoing (et Unions patronales), attribution des allocations familiales aux réfractaires du travail obligatoire - ANMT 1996 110 287

Décret n°2009 du 15 juin 1943 portant l’exclusion des facultés et écoles des étudiants qui se sont dérobés au STO.

 

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