

S'unir pour lutter : grèves dans le secteur textile du nord au début du 20e siècle
2025 - Travail et pauvreté
Depuis juin 2025 et jusqu’en mai 2026, les ANMT présentent leur nouvelle exposition Vivre ou survivre. Travail et pauvreté aux 19e et 20e siècles. Le travail est-il un bouclier face à la pauvreté ? Comment les travailleurs se sont-ils organisés pour obtenir de meilleures conditions de travail, de vie, de logement ? Quels sont les différents acteurs qui ont tenté de pallier les situations de misère des travailleurs et des chômeurs ? Retrouvez chaque mois un nouveau dossier consacré à ces thématiques sur notre site Internet.
Dès la fin du 19 e siècle, en France, une distinction morale se met en place entre les chômeurs « volontaires » qui refuseraient le travail – notamment par des actions revendicatives comme la grève – et les chômeurs « involontaires » qui subiraient la conjoncture économique. Ces derniers seraient dignes d’être aidés contrairement aux chômeurs « volontaires » qui eux sont considérés comme de « mauvais » pauvres.
L’ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pavé. Il a battu les trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est allé de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s’offrant tout entier à n’importe quelle besogne, à la plus rebutante, à la plus dure, à la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermées. Alors, l’ouvrier a offert de travailler à moitié prix. Les portes ne se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu’on ne pourrait le garder. C’est le chômage, le terrible chômage qui sonne le glas des mansardes. La panique a arrêté toutes les industries, et l’argent, l’argent lâche s’est caché.
Émile Zola, Le chômage, Nouveaux contes à Ninon, 1874
Mais tous, « volontaires » comme « involontaires », sont exposés à la misère et tout salarié peut se retrouver au chômage. C’est une situation liée à la « révolution industrielle » dont les aléas économiques impactent durement les travailleurs.
Au 19e siècle et au début du 20e, les ouvriers sont généralement payés à la semaine ou à la quinzaine et le contrat peut être rompu par le patron. En cas de crise, il peut choisir de recourir à un « chômage partiel » et diminuer les salaires. La main-d’œuvre est donc la première variable d’ajustement. Il n’existe pas de code du travail avant 1910. Il faut également attendre l’année 1950 pour voir apparaitre le salaire minimum garanti (SMIG, ancêtre du SMIC).
Elle n’a plus rien au logis ; elle a tout porté au Mont-de-Piété. Huit jours sans travail suffisent pour vider la maison. La veille, elle a vendu chez un fripier la dernière poignée de laine de son matelas ; le matelas s’en est allé ainsi ; maintenant, il ne reste que la toile. Elle l’a accrochée devant la fenêtre pour empêcher l’air d’entrer, car la petite tousse beaucoup. Sans le dire à son mari, elle a cherché de son côté. Mais le chômage a frappé plus rudement les femmes que les hommes. »
Émile Zola, Le chômage, Nouveaux contes à Ninon, 1874
Chaque crise peut alors entrainer des baisses de salaire et de grandes difficultés pour ces catégories de populations déjà précaires. À travers les associations, syndicats et autres mouvements, les travailleurs s’organisent pour obtenir de justes conditions de travail et de rémunération. Se réunir pour faire grève était interdit jusqu’en 1864, mais tout de même pratiqué. Progressivement, le refus de travailler et la manifestation deviennent les principaux moyens de revendication des ouvriers pour améliorer leurs conditions, obtenir une hausse de salaire et réduire leur temps de travail.
Dans l’industrie textile du Nord, de nombreuses grèves ont lieu au début du 20e siècle. L’une d’elles, aux mois d’octobre et novembre 1903, touche particulièrement Armentières, Halluin et Hazebrouck.
Les causes de la grève de 1903
En octobre 1903, des cortèges de manifestants se rendent dans de nombreuses usines d'Armentières et des alentours pour enjoindre les ouvriers à participer au mouvement de grève, parfois en faisant pression. La situation s’envenime avec plusieurs faits de violence rapportés, provoquant l’intervention de troupes armées appelées par le préfet pour protéger les usines. Les revendications de ces mouvements sont d’ordre économiques et politiques. Plusieurs injustices sur les fiches de paie ainsi que la volonté des patrons de faire travailler leurs ouvriers sur plusieurs machines simultanément ont provoqué le mécontentement. De même, la loi Millerand-Colliard votée le 30 mars 1900 prévoit l’abaissement de la durée légale du travail quotidien de onze à dix heures à partir du 1er mars 1904 et le flou reste présent sur le maintien ou non du salaire. Jean Jaurès se rend à Houplines et Caudry les 22 et 23 octobre pour s’adresser aux grévistes et les pousser à continuer le mouvement.
En novembre, une commission parlementaire est chargée de procéder à une enquête sur l’état de l’industrie textile et la condition des ouvriers, notamment dans le nord.
Ils procèdent à la visite d’un certain nombre d’exploitations, recueillent sur place des dépositions et consignent par écrit ces renseignements. Un questionnaire est destiné aux chambres de commerces, conseils de prud’hommes, bourses du travail, syndicats ouvriers, groupements patronaux, juges de paix et inspecteurs du travail. Tous ceux qui le souhaitent peuvent témoigner et proposer des pistes d’amélioration s’ils en font la demande. Les questions portent sur les salaires, les avantages, l’apprentissage, l’hygiène, les conflits au travail ou encore les travailleurs étrangers…
L’union des syndicats patronaux des industries textiles de France propose une réponse en 1904. Celle-ci nous livre de précieux renseignements chiffrés sur le nombre de femmes, d’hommes et d’enfants qui travaillent dans le textile à cette époque.
Au total (ouvriers textiles, ouvriers de la Confection, des Étoffes et du Vêtement) : 1 898 971 ouvriers
Pour l'industrie textile seule : 825 383 ouvriers dont 103 959 enfants et 339 649 femmes adultes
1909 : suivre l'exemple lillois ?
Quelques années plus tard, en 1909, les ouvriers d’Armentières s’apprêtent à suivre le mouvement de grève générale initié par les ouvriers lillois. Le compte rendu d’une rencontre entre délégués patronaux et ouvriers d’Armentières nous offre quelques informations. Il est question, pour les ouvriers, d’une possible participation à la grève pour faire acte de solidarité avec ceux de Lille. De leur côté, les patrons d’Armentières souhaitent garder de bons contacts avec les patrons lillois en observant une position de neutralité sur cette grève tout en déconseillant aux ouvriers d’Armentières de suivre le mouvement.
D’après le compte rendu, 500 ouvriers sur 4 500 ont pu décréter la grève générale à Lille et, bien que cinq patrons lillois aient trouvé un accord avec leurs ouvriers, les usines restent fermées car tous les ouvriers doivent consentir à ces clauses pour reprendre le travail.
En évidence, devant l’entrée, le piquet de grève s’était installé. C’étaient des ouvriers d’autres usines de la ville, des volontaires choisis l’avant-veille au syndicat. Ils se chargeaient d’arrêter les hésitants. On avait soin de n’envoyer devant la porte d’une fabrique que les ouvriers d’une autre usine, pour éviter plus tard, à la fin de la grève, la rancune des directeurs et des patrons.
Maxence Van der Meersch, Quand les sirènes se taisent, 1933.
La difficile mise en place des assurances sociales
En 1930, une grande grève éclate dans le Nord. En cause ? La loi du 1er juillet 1930, qui rend obligatoire les assurances sociales. Cette loi promet une avancée sociale qui repose néanmoins sur une participation financière de populations déjà précaires. Les ouvriers doivent cotiser 4 %, à l’instar du patronat, ce qu’ils refusent. Cette grève dure plusieurs semaines. L’année suivante, une nouvelle crise économique frappe la région, le patronat décide alors de baisser les salaires. Pour s’y opposer, les ouvriers se mobilisent et bloquent les usines. Plus de 114 000 grévistes sont soutenus par les syndicats et vont faire durer la grève générale pendant 70 jours.
Cette grève est dépeinte et romancée dans l’ouvrage de Maxence Van der Meersch Quand les sirènes se taisent paru en 1933. Ce roman social suit le parcours de nombreux personnages de fiction (ouvriers, patrons, commerçants…) durant cette longue grève qui entraine une misère profonde.
Comme si les patrons pourraient pas payer nos cinq pour cent de leur poche ! poursuivait la mère. Ils en gagnent bien assez ! Nous autres, on chôme déjà. Et puis, on n’est pas malades, nous, on s’en fiche, de leur assurance-maladie. Pourquoi qu’on devra payer pour les autres ?
Maxence Van der Meersch, Quand les sirènes se taisent, 1933
Les assurances sociales imposaient, moitié au patron, moitié à l’ouvrier, un versement de huit à dix pour cent sur les salaires. (…) Une hausse des salaires équivalente, soit cinq pour cent, était indispensable. Les syndicats unitaires, les ouvriers-chrétiens, tous les corps de métiers, se rangeaient à cet avis. On attendait seulement la décision du syndicat du textile pour déclarer la grève générale.
Maxence Van der Meersch, Quand les sirènes se taisent, 1933
Le patronat hésite et se questionne : faut-il augmenter les salaires comme beaucoup le demandent ou encore verser des primes équivalentes ? Plusieurs se tournent vers le gouvernement pour dénoncer les mouvements de grève qui s’opposent à cette loi.
Embaucher les grévistes ?
Au cours de ces grèves, les patrons unis au sein du Syndicat des fabricants de toiles d’Armentières refusent de donner leur certificat de chômage aux ouvriers grévistes. Ceux-ci ne peuvent alors, en théorie, plus trouver de travail ailleurs sans ce document. Certains patrons proposent tout de même ces certificats, ce qui provoque des réactions houleuses de la part du syndicat. Ce dernier s’insurge également contre les patrons lillois qui embauchent alors des ouvriers venus d’Armentières, sans respecter certains accords…
Cette situation, réel bras de fer entre le patronat et le mouvement ouvrier, se retrouve dans le roman de Maxence Van der Mersch.
Un salarié ne peut être embauché par un patron affilié au groupement de la F.G.T. – et tout le textile, ou à peu près, en fait partie, - que s’il présente le billet de sortie de l’usine qu’il vient de quitter. En cas de grève, ces billets ne sont pas délivrés.
Maxence Van der Meersch, Quand les sirènes se taisent, 1933.
Sans ces documents, les ouvriers n’ont pas non plus droit au chômage et peuvent se retrouver sans aucun moyen de subsistance.
Il n’avait pas droit au chômage, étant parti volontairement, sans congé. Et trois enfants, chez lui, attendaient du pain. (…)
Maxence Van der Meersch, Quand les sirènes se taisent, 1933.
Union et lutte
Le patronat des tissages est également solidaire et fait front face aux mouvements de grèves. Les patrons créent et ratifient dans les premières années du 20e siècle à Armentières plusieurs conventions qui exposent les règles selon lesquelles un patron qui subit une grève se verra accorder une aide par la collectivité des signataires.
Les ouvriers s’organisent également en syndicats depuis la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 qui autorise la création des syndicats professionnels. Le siège de leurs syndicats est bien souvent situé dans les estaminets, épicentres du syndicalisme.
La communication comme moyen de pression
La réouverture des usines pendant une grève peut être décidée par le patronat qui insiste auprès des grévistes sur les difficultés qu’ils peuvent rencontrer si la grève générale dure, et alors que le manque d’argent se faire ressentir…
Le maintien de l'ordre
Les occupations d’usines lors des grèves se généralisent à partir de 1936. Avant cette date, les manifestants se retrouvent dans les défilés ou sur les piquets de grève devant les usines afin d’en bloquer l’entrée.
Les pouvoirs publics évitent d’utiliser la police municipale contre les grévistes car ces derniers sont trop peu nombreux et parfois liés aux grévistes. La gendarmerie ou l’armée sont généralement appelées en renfort, ou plus spécifiquement la Garde républicaine mobile (créée après la première guerre mondiale).
Les patrons font également parfois appel à un service d’ordre pour protéger les usines, le transport de marchandises et ceux qui souhaitent travailler. Cela donne lieu à des indications d’itinéraires de circulations sûrs, d’horaires spécifiques d’entrée et de sortie etc.
Le rôle d'arbitre laissé à l’État ?
L’État intervient plusieurs fois pour pousser le patronat et le monde ouvrier à trouver des solutions, notamment depuis la loi du 27 décembre 1892 qui offre aux parties, sans les obliger à l’accepter, une procédure de conciliation et éventuellement d’arbitrage. En 1924, le ministre du travail fait parvenir un questionnaire sur la question du règlement des conflits collectifs du travail afin de connaitre l’opinion des grands groupements patronaux et ouvriers.
Plusieurs retours dénotent un point de vue mitigé voire opposé à cette conciliation si elle devenait obligatoire. C’est le cas de la chambre de commerce de Lyon dans son projet de réponse.
Il faut observer d’ailleurs qu’en général les conséquences des conflits de travail sont très différentes pour les deux parties. Les ouvriers, le plus souvent, ne luttent que pour acquérir ou conserver une amélioration qui peut être légitime mais n’est point pour eux d’une importance vitale. Il n’existe plus, en France du mois, d’industries assez misérables pour que les ouvriers en soient réduits à défendre la substance même de leur vie quotidienne. Un patron, par contre, peut être contraint par les exigences abusives d’un personnel à perdre non seulement tous les moyens d’existence de sa famille, mais encore à encourir la peine infamante de la faillite. Est-il possible dans ces conditions d’obliger un homme à remettre la fortune de sa famille et son honneur même entre les mains d’un arbitre qui est sujet comme tout être humain à l’erreur ? Ajouter un tel risque à ceux que courent déjà les industriels, ce serait écarter des entreprises les gens les plus conscients de leur responsabilité, ce serait par conséquent appauvrir notre pays au détriment des ouvriers eux-mêmes.
Projet de réponse de la chambre de commerce de Lyon, 1924
Le fonds du Syndicat des fabricants de toiles d’Armentières conservé aux ANMT nous livre de précieux renseignements sur les grèves qui ont secoué l’industrie textile dans le nord. Les documents concernent les différents acteurs (patrons, mouvement ouvriers…) mais aussi le point de vue de la presse ou encore des informations plus générales sur l’état de l’industrie textile en France.
Il s’agit d’une source de choix pour étudier ces mouvements en faveur de meilleures conditions de travail ou de rémunération et les réponses qui ont pu être apportées.
Sources : ANMT 1994 7, Syndicat des fabricants de toiles d'Armentières ANMT PI 76 NC, visages du monde ouvrier (en cours de classement) Sitographie : Gérard Alain. « La grande grève textile dans le Nord en 1903 : un cas d’école ». In Le peuple des villes dans l’Europe du Nord-Ouest (fin du Moyen Âge-1945). Volume I, 2002. En ligne. Tellier Thibault. « La représentation sociale, politique et littéraire du peuple des villes : l’exemple des grèves du textile à Roubaix en 1930-1931 ». In Le peuple des villes dans l’Europe du Nord-Ouest (fin du Moyen Âge-1945). Volume I, 2002. En ligne. Tisser les luttes sociales : le syndicalisme dans l’industrie textile |

















